Les monnaies complémentaires
Retranscription de l'enregistrement d'un exposé de FrancineBavay et d'un échange le 11 octobre 2009 au cours d'une réunion Alter Ekolo / ADOC à la Mairie du IIè à Paris.
Pourquoi j'ai commencé à me poser des questions sur les monnaies complémentaires ?
Première remarque : je me suis battue contre l'Euro au motif que je pensais que ça allait faire du chômage la seule valeur d'adaptation dans la concurrence entre pays. Mais finalement j'ai constaté que l'Euro avait eu un rôle très important pour la constitution de l'Europe. C'est que finalement quand on partage une même monnaie, on appartient au même espace humain. Et à partir de ça, j'ai commencé à regarder ce qui se passait sur les monnaies. Et on se rend compte que le phénomène de la monnaie, c'est pas un phénomène récent. Il y a quasiment toujours eu des équivalents de valeur dans les échanges entre humains, bien avant l'apparition d'institutions, d'étatisation, etc. Et, finalement, ces équivalents sont porteurs de beaucoup de symbolique pour décrypter les relations d'échange. Et il me semble que l'intérêt d'une monnaie complémentaire, c'est justement de démonter aux gens que la monnaie n'est pas neutre, qu'elle est porteuse de tas de valeurs, qu'aujourd'hui elle est privatisée, et qu'il y aurait intérêt à ce qu'on utilise d'autres équivalents monétaires pour toutes les activités, dont on pense qu'elles sont d'économie sociale et solidaire, ou qu'elles sont d'intérêt général.
Une fois cela dit, en Île-de-France, on a expérimenté une monnaie complémentaire qui s'appelle le « Sol », et l'expérimentation s'est très mal passée. Elle s'est très mal passée parce qu'on a expérimenté sur des très petits territoires, par exemple le 3è arrondissement de Paris, ou à Fontenay-aux-Roses, et on a pas obtenu, ce qui me paraît l'essentiel, c'est-à-dire suffisamment de circulation de la monnaie pour qu'elle soit symboliquement importante, et pour qu'elle puisse permettre à des gens de choisir entre un échange marchand dans toute sa composante lucrative, ou un échange qu'on pourrait appeler à très haute valeur ajoutée, avec des produits d'utilité sociale, des décisions autres sur la production, etc. Donc j'en suis arrivée à penser qu'il faut développer – faire des propositions – de monnaies régionales. Et que ça un intérêt symbolique : montrer qu'on peut produire et consommer de manière soutenable. Mais que ça a aussi un intérêt écologique : au sens où ça permet d'optimiser les ressources dont on dispose à un moment donné.
Je vais prendre un exemple... L'exemple d'un cinéma. Il y a quelqu'un qui exploite un cinéma, il va établir un prix en euros, et il va l'établir sur une fréquentation moyenne de sa salle de cinéma. Donc il va penser que sa salle est remplie à 30% à peu près, et il va couvrir tous ses frais avec un tarif qui prend en compte que sa salle est vide à 70%. Si moi je veux fournir l'égalité d'accès à la culture, je me dis : comment remplir le cinéma avec des gens qui n'ont pas les moyens de payer le tarif à prix lucratif. Et là on s'aperçoit que si on distribue une monnaie sociale, elle va permettre à des gens d'entrer au cinéma, elle va permettre de rémunérer de manière supplémentaire l'opérateur de la salle, et donc finalement, lui, il a intérêt à ouvrir sa salle à d'autres populations qui ne l'intéressent pas en général. Donc on voit qu'on peut optimiser toutes les ressources grâce à une monnaie complémentaire. Et la question, c'est comment inciter les acteurs à l'utiliser.
Il y a eu pas mal d'expérimentations dans les pays germanophones (plus que dans les pays francophones ou anglo-saxons), et aujourd'hui il y a 26 projets de monnaies régionales en cours en Allemagne, en Suisse et en Autriche. Et la plus connue, en tout cas celle qui a eu le plus grand succès, s'appelle le Chiemgauer. Elle a été développée par des parents d'élèves qui voulaient donner accès égal dans les librairies aux enfants dont les familles n'avaient pas d'argent, mais sans les stigmatiser. Et donc pour cela, ils ont distribué la même monnaie à tous les enfants, et ils ont incité les parents à acheter cette monnaie, et les commerçants à la faire circuler. Comment ils ont fait ? C'est un processus finalement assez simple. Quand on achète cette monnaie, il y a un bonus de 3%. C'est-à-dire que avec 100 Euros, on obtient 103 Chiemgauer. Mais quand on la revend, il y a un malus de 5%. Elle est totalement convertible en euros, 1 Chiemgauer vaut 1 Euro. Donc, il n'y a pas intérêt à la revendre, et les commerçants qui acceptent cette monnaie se voient fournir de la publicité gratuite par l'association, mais surtout sont enclins à essayer de convaincre leurs producteurs d'utiliser cette monnaie parce qu'ils n'ont pas intérêt à la vendre, parce qu'ils perdent. Et on s'est rendu compte que quand un Euro circule 3,5 fois par an, le Chiemgauer peut circuler jusqu'à 18 fois. C'est-à-dire qu'on augmente la circulation et qu'on satisfait à des besoins qui ne l'auraient pas été autrement. Et s'il y a un renouveau de cette approche monétaire dans les pays germanophones, c'est qu'il y a une monnaie qui été créée en 1934, qui s'appelle le Wir, qui a été créée en Suisse par des entrepreneurs qui voulaient vérifier qu'ils n'avaient pas de relations avec les nazis. Et donc ils ont créé un réseau d'entrepreneurs “clean”, et qui fonctionnaient entre eux, et avec une monnaie qui est toujours convertible, et monnaie qui a perduré. Et on s'est rendu compte que certaines années le Wir atteint 30% des échanges dans la zone suisse où il est utilisé, et qu'il a un effet contra-cyclique : c'est-à-dire que quand il y a une forte inflation par exemple, les gens concluent des transactions en Wir (qui n'est même pas une monnaie scripturale, c'est juste une manière de dire un échange) ; et que à d'autres moments, ils pensent que c'est plus intéressant de le faire en Francs suisses, et ils le font en Francs suisses.
Donc, on s'aperçoit que toutes ces monnaies complémentaires ont des avantages nombreux : j'ai dit la symbolique de l'échange, j'ai dit l'optimisation des ressources produites, j'ai dit un effet contra-cyclique. Finalement, même s'il y a beaucoup de productions de monnaies aujourd'hui : les SEL, etc., ou toutes les monnaies affectées qui sont créées par les institutions, ce qu'on a raté il me semble, c'est le bon niveau territorial. Et donc c'est la raison pour laquelle, moi je voudrais qu'on mette dans notre programme le lancement d'une monnaie régionale, parce que je pense que c'est une manière de relocaliser les activités économiques. Puisque de fait, si elle n'a valeur que sur le territoire de la région, les gens qui vont en recevoir auront intérêt à construire des échanges avec d'autres qui en ont aussi sur le même territoire régional. Donc j'y vois un quatrième intérêt qui est une incitation à la relocalisation des activités et des échanges.
Voilà dit rapidement, et de manière un peu synthétique, tout l'intérêt que je vois à la constitution de monnaies régionales.
C'est quoi les monnaies affectées dont tu parlais ?
Une monnaie affectée, c'est un bon. Par exemple à la Région, on a fait des tas de monnaies affectées. Par exemple les bons d'accès à la culture pour les étudiants : on te donne un bon avec une autorisation d'aller voir quatre spectacles, ou des bons avec autorisation d'acheter dix livres. Moi j'ai fait par exemple des bons de garde des enfants : on te donne un carnet, tu as droit à cinq heures de garde d'enfant pour résoudre des problèmes d'urgence, etc. Par exemple le miles est une monnaie affectée. Les tickets-restaurants, etc.
Qu'est-ce qui caractérise cette monnaie ? Quand on parle de monnaies alternatives, on parle beaucoup de monnaie fondante, etc. Qu'est qui leur faudrait comme caractéristiques ?
Elles peuvent en effet avoir d'autres caractéristiques, qui ne sont pas obligatoires, comme être non-spéculatives - ou anti-spéculatives. Parce qu'il y a trois fonctions à la monnaie : la fonction d'échange, mais il y a aussi la fonction de valorisation, et puis il y a la fonction de réserve. Une monnaie complémentaire a priori n'a pas de fonction de réserve. Pour qu'elle n'ait pas de fonction de réserve, on l'oblige à circuler, et on la fait ce qu'on appelle fondante. C'est-à-dire que chaque trimestre, ou sur une période que l'on détermine, elle perd un peu de sa valeur. Si on ne l'a pas utilisée, il faut racheter un complément de valeur pour pouvoir l'utiliser. C'est pour cela qu'on l'appelle « fondante ».
Ça marche comment, cette histoire de fonte de la monnaie ?
Le jour J où on te la donne, elle vaut 1 Euro. Mais au bout de six mois, elle ne vaut plus que 17 centimes. Il y a une date de péremption...
C'est-à-dire que si on veut l'échanger au bout de six mois...
C'est même dans le système en interne qu'elle perd de la valeur.
Et on ne pourra pas l'utiliser si on ne rachète pas de complément... Ça complexifie, quand même...
Oui ça complexifie, mais toutes ces monnaies elles sont informatisées maintenant.
Sur l'exemple du cinéma que tu donnais : tu parlais des 70% de places vides et que le système allait lui permettre de les utiliser. Mais si tu diffuses une monnaie qui va impacter sur les 30% qui étaient utilisées, en modifiant leur valeur d'origine, cela ne va pas être si simple...
Ça peut modifier l'équilibre économique, bien sûr. C'est une monnaie. Avec tous les inconvénients liés à une monnaie : il ne faut pas en émettre trop, il faut... etc. etc. Bien sûr. C'est pas un truc miraculeux. 2/3 de gens qui paient moins, mais ça crée un revenu supplémentaire pour le cinéma. Donc ça peut faire baisser le prix d'entrée.
Mais pourquoi je paierais plus cher s'il y a une monnaie qui me permet de payer moins cher ?
Tu paieras moins cher si tu en as reçu, de cette monnaie.
Mais comment tu peux l'avoir reçue ?
Tu peux l'avoir reçue si les institutions t'en ont donnée. Parce que les institutions elles vont donner leurs aides libellées dans cette monnaie. Parce qu'elles vont donner leurs subventions aux associations libellées dans cette monnaie plutôt qu'en Euros. Tu peux donner le RSA ou le RMI en monnaie sociale.
Mais n'importe qui peut en acheter. Ce n'est pas une monnaie affectée. Elle n'est pas affectée aux pauvres.
De mon point de vue c'est une monnaie - enfin il ne faut pas le dire comme ça – entre guillemets « anti-libérale », c'est-à-dire qu'elle n'est pas spéculative.
Tu l'injectes par exemple dans la protection sociale. Supposons que toute la protection sociale, les 800 milliards de la Sécurité sociale, soient libellés en monnaie sociale. Finalement quand on rembourse le médecin, on va leur donner de la monnaie sociale. Alors que eux ne sont pas du tout aux minima sociaux. La monnaie va être utilisée bien plus largement que les ayant-droits à la protection sociale. Ce qui signifie que justement, ça va être une monnaie complémentaire, et pas une monnaie pour les pauvres. Et que toi tu auras le choix, finalement, d'utiliser cette monnaie complémentaire ou des Euros.
On se retrouve à peu près dans la situation où se trouvaient les pays de l'Amérique latine quand leur monnaie était très faible et qu'ils utilisaient le Dollar pour conclure certaines transactions.
Quelles caractéristiques on peut ajouter à cette monnaie – et où on met le curseur - pour qu'elle aille plus loin dans le sens de favoriser des échanges où ce qu'on achète a été produit de façon à diminuer l'empreinte écologique, ou...
C'est dans le réseau. Quand tu vas décider d'un réseau... j'ai dit que les gens qui avaient fait le Chiemgauer, en fait ils avaient cherché des marchands qui étaient à côté de l'école, d'abord des libraires, et puis ils leur ont fait de la pub gratuite... Mais ça peut être une labellisation. Et petit à petit, après, ils ont pris des lieux où les gosses ils pouvaient aller manger, etc. etc. Mais donc tu peux labelliser, comme avait fait le Sol par exemple, labelliser l'économie sociale et solidaire, ou des gens qui acceptent d'avoir des attitudes soutenables, ou je sais pas quoi. Et après, ça, ça se décide, par les gestionnaires de la monnaie.
Et c'est la question d'après : dans le cas de la monnaie Suisse, le Wir, il y a un groupe, une instance qui se crée pour la gérer, pour jouer le rôle de banque en fait, ou là on va encore plus loin, pour labelliser les circuits ou les acteurs dans le circuit. Et donc cela veut dire qu'il y a une institution qui se crée et du coup je me pose la question du rapport à la Démocratie dans cette institution, et d'une notion de coopérative entre ces acteurs...
Tu peux faire une SCIC, tu peux faire une association, c'est à toi de choisir un statut démocratique.
Et pour le Sol régional, dont tu dis que l'expérience a échoué, qu'est-ce qui a fait que ça a échoué, quelles leçons on peut en tirer, et qu'est-ce qui manquait ?
C'était organisé sur des très petits lieux, il y a eu 4000 cartes Sol distribuées, moi j'en ai une, je ne sais pas dans quel magasin je peux aller acheter quoi que ce soit. Et pis les ¾ des magasins, c'est des produits commerce équitable, c'est des bijoux, des fringues, des trucs dans ce genre-là. C'est d'un intérêt limité. Et si tu veux, je pense que la monnaie n'a jamais eu la taille critique pour circuler réellement.
C'est donc quelque chose, si on veut le mettre en place, contrairement à beaucoup d'autres projets, on ne peut pas passer par une phase d'expérimentation à petite échelle qui soit concluante, parce que ça ne peut marcher que tout de suite à grande échelle. Et donc une prise de risque...
C'est pour ça que je pense qu'une institution doit s'en mêler. Tu dois le mettre dans un programme, parce que ce n'est pas un SEL, c'est beaucoup plus compliqué qu'un SEL, un SEL où un groupe de personnes peut décider de faire un système d'échange de temps ou des choses comme ça.
Et au-delà du statut de la banque en tant que coopérative, il y a l'autre aspect de cette institution qui labellise, qui établit une espèce de charte pour dire : voilà les critères... Ça veut dire que tous les acteurs participent aussi à cette institution-là.
Ça repose le problème de l'échelle. C'est-à-dire que si on commence à labelliser, il y aura très peu d'entités qui accepteront de passer par cette labellisation.
Tu peux aussi dire que le prix de revente du Sol (ou de ta monnaie), que le prix de revente est lié au type d'activité. Par exemple tu peux dire que tu perds 5% si tu es économie sociale et solidaire, et tu perds 8% si tu es économie classique. Tu peux mettre des tas de condition qui vont finalement prendre acte qu'il y a deux ou plusieurs types de commerces engagés dans le réseau.
Parce que la clé du succès, c'est la maximisation des commerces qui sont engagés dans le réseau, et l'intérêt pour l'utilisateur final d'utiliser cette monnaie. L'intérêt, il est à la fois intérêt éthique, mais cela va toucher 5% des gens, et 95% vont être attirés par l'avantage économique. C'est l'avantage économique qui sera le facteur de succès. Est-ce que les 3% dont tu parles pour le Chiemgauer sont suffisants pour créer une attraction suffisante auprès des utilisateurs ?
On ne peut dire qu'une chose, c'est que ça été suffisant pour le Chiemgauer. Peut-être que c'est 5% qu'il faut faire, et peut-être qu'on en déciderait ainsi. Et là tu te retrouves dans des logiques de taux d'intérêt, de réflexion sur l'usage de la monnaie. Des questions techniques auxquelles je n'ai pas la réponse. J'ai dit 3 car c'est ce qui se passe sur le Chiemgauer...
L'incitation à acheter et la désincitation à vendre, la différence servant à faire tourner le système.
Si on veut le mettre en place, on peut s'appuyer sur les travaux de gens qui ont essayé de théoriser tout ça, d'explorer toutes les ramifications des avantages, des inconvénients, de récolter les retours d'expérience ?
Il y a déjà eu beaucoup de travaux sur la monnaie en général et d'un point de vue anthropologique, je dirais : la monnaie comme fait... il y a tout un discours sur la monnaie qui dit que la monnaie est un fait social total. C'est-à-dire qu'elle porte toutes les caractéristiques des relations entre humains. Et donc il y a plein de travaux faits là-dessus, autour de sociologues et d'économistes comme Bruno Théret. Et puis il y a eu des travaux plus spécialisés sur les monnaies complémentaires, notamment de Bernard Liétaer, qui a travaillé à la banque de Belgique, et puis d'universitaires comme Jérôme Blanc qui est à Lille II qui a travaillé sur toutes les monnaies sociales, notamment sur ce qui s'est passé en Argentine. En Argentine le système des SELs était déjà très développé et quand il y a eu un collapse financier, c'est le système de monnaies complémentaires qui a permis la pérennisation des échanges. Mais ça a très vite atteint sa limite, c'est-à-dire qu'après les gens sont revenus à la monnaie officielle. Et là on revoit ce qu'on voit sur le Wir, c'est-à-dire que finalement les gens n'ont pas les mêmes stratégies d'utilisation de la monnaie en fonction de la situation économique.
Et au niveau politique, si on en revient à ce qui s'est expérimenté avec le Sol au niveau de la Région, quels leviers, quelles bonnes volontés aujourd'hui pour faire ça, ou est-ce que c'est considéré comme un truc complètement farfelu. Et si le Sol n'a pas été déployé à l'échelle qu'il faudrait, est-ce que c'est parce qu'il a été mené par une poignée de convaincus. Qu'est-ce qui est opposé, quel genre de réaction est-ce qu'il y a, si on veut mettre ça en place, à quel genre de réactions est-ce qu'on peut s'attendre ?
Alors l'idée du Sol, au départ, elle vient plutôt à Porto Allegre, au moment des beaux jours d'ATTAC, et c'était plutôt l'idée de faire une monnaie mondiale non spéculative. Mais ensuite ils ont décidé de faire des expérimentations en Europe, et ils ont demandé une subvention au niveau Européen dans le cadre d'un projet Equal, subvention qu'ils ont obtenue. Et donc, il y a eu une expérimentation en Espagne, et en Allemagne, et au Portugal je crois. Simultanément à l'expérimentation qui a été faite en France, et qui a été faite avec le soutien de la Région Nord Pas-de-Calais, la Région Île-de-France, la Région Bretagne, puis la Région Alsace, puis la Région Rhônes-Alpes. Les partenaires, c'étaient la MACIF (une mutuelle d'assurances) le Chèque-déjeuner, (donc des gens qui savent gérer des monnaies complémentaires – des monnaies affectées - ; ce qu'il faut savoir de Chèques-déjeuner, c'est que c'est une entreprise florissante, qui est une vraie multinationale, qui a je sais pas une cinquantaine de filiales dans beaucoup de pays de l'est). Chèque-déjeuner donc, qui a fait le logiciel de traitement du Sol. Et puis des acteurs comme ça, le Crédit coopératif, etc., donc l'économie sociale. Mais je pense que ces acteurs ont été autour de la table pour discuter de ce qu'il fallait faire, mais ils ne se sont pas engagés en tant qu'entreprise à distribuer du Sol par exemple. Tous les clients de la MACIF n'ont pas reçu de carte Sol par exemple. Et l'association, en Île-de-France, manquait vraiment de vitalité. Je pense qu'ils n'avaient pas d'idée pour aller chercher... – moi je leur avais dit mais on fait Vélib' : proposez qu'on utilise Sol pour Vélib', au moins ça nous donnera un petit aspect solidaire, parce que sérieusement c'est de l'économie de la pub, c'est pas autre chose Vélib'. Mais ils n'avaient pas l'énergie pour aller chercher la masse. Voilà.
Ensuite, on a eu un mal de chien à faire voter le soutien à la Région Île-de-France. Pourquoi ? Parce que l'UMP est anti-économie sociale et solidaire, donc ils étaient évidemment anti-Sol, en expliquant que tout ça c'était de la loufoquerie – mais vraiment - ; nos principaux adversaires, ça a quand même été le PS, avec le président Jean-Paul Huchon qui a même refusé de recevoir Viveret qui en était le porteur (alors qu'ils sont au PS tous les deux, il a refusé de le recevoir). Et finalement, il y a eu un soutien je dirais extrêmement léger à l'expérimentation d'un point de vue politique. Les gens pensaient que c'était une « danseuse », quoi. Les gens du PC étant au début très très rétifs, et puis finalement ont quand même réfléchi, et ont commencé à se poser des questions sur ces expérimentations-là. Donc, il n'y a pas beaucoup de soutien politique. Le problème, c'est que je pense que la monnaie, c'est vraiment la clé de voûte d'un système. On peut toujours développer de l'aide à toutes les activités d'économie sociale et solidaire, si les gens ne sont pas conscients qu'ils peuvent consommer autrement, pourquoi ils iraient chercher des entreprises... voilà. Mais c'est quelque chose de très ponctuel. Quand ils étaient venus présenter le Sol par exemple à notre commission, ils nous ont expliqué qu'il y avait... (j'ai même oublié) le Sol pour faire tes courses dans le privé..., le Sol-affecté qui est l'aide donnée par les institutions (l'aide sociale)..., et puis après il y a le Sol-engagement qui est comment on rémunère du travail bénévole etc., et il y avait des gens qui ouvraient des yeux... et ils disaient mais alors c'est une monnaie mais il y a trois monnaies dedans... quoi, qu'est-ce ? Voilà, j'ai essayé de les persuader que l'intérêt d'une monnaie c'est justement que c'est un seul équivalent en terme de valeur, et que c'est ça qu'il fallait... valoriser, mais non, on en revenait toujours au fait que c'est plusieurs monnaies en une seule, et je pense que d'un point de vue communication, c'est terrible.
Et aujourd'hui pour le mettre en place dans une future mandature à la Région on pourrait compter sur le soutien des Verts, du Parti de Gauche ?
Les Verts ils ont dit ni oui ni non.
Si je comprends bien c'est que ce qui a été fait, c'est une monnaie supplémentaire. Alors que l'Euro marchait partout. Il faudrait que ça soit une monnaie complémentaire, que l'Euro prenne moins de place, et que cette monnaie prenne la place que l'Euro ne prend plus. Donc il faut de la réglementation. Tant que ce sera une monnaie qu'on va rajouter par-dessus, ça ne marchera pas.
C'est pour cela qu'il faut que les institutions soient engagées. Il faudrait que les subventions, la protection sociale, etc., soit distribuée dans cette monnaie. C'est pour ça que c'est une monnaie complémentaire qui est une monnaie sociale.
… Et aussi un levier politique pour faire passer un changement de société. Et donc ça suppose que l'institution...
Mais là c'est l'œuf et de la poule. Finalement, la monnaie, elle dit le changement de société. Donc plus il y a de porteurs de cette monnaie, plus tu renforces l'idéologie de changement.
Donc aujourd'hui il faut à l'inverse refuser toute tentative de monnaie de ce type-là si elle n'est pas associée à une règlementation stricte. Sinon on court le risque que le principe-même de monnaie régionale soit complètement discrédité.
[Ensuite : question et discussion sur les SELs comme voie éventuelle pour promouvoir les monnaies complémentaires – mais cela s'avère difficile.]
Je dirais que les gens qui font des SELs sont plus ouverts à la logique d'une monnaie régionale, mais il y en a aussi beaucoup qui sont très très localistes. Et que finalement c'est une vision assez réformiste la monnaie régionale par rapport à ce que peut être un SEL où dans certains cas ils veulent sortir complètement de l'échange monétaire.
Ensuite, faut-il compter sur l'initiative citoyenne ? Je pense que non, pour la raison que j'ai dite tout à l'heure. C'est-à-dire que ça ne construit jamais la masse critique pour que la monnaie soit visible et symboliquement porteuse de sens. Est-ce que pour autant il faut en passer par l'institution, c'est en discussion, mais moi je pense qu'il faut, ne serait-ce que pour que toute la circulation de protection sociale, la circulation sociale de redistribution, elle soit visible.
Un des problèmes, finalement, de notre incapacité à valoriser l'impôt et la nécessité de participer à la construction de dépenses collectives, c'est que finalement on ne voit pas la redistribution, elle n'existe pas dans l'imaginaire des gens. S'il y a une monnaie qui la porte, là, on est dans un système qui revalorise tout l'intérêt général, que ce soit celui des dépenses collectives, que ce soit celui des dépenses individuelles.
[À suivre...]
Publié le dimanche 25 octobre 2009, par Ignatius dans la catégorie : Monnaie complémentaire - Lien permanent
Commentaires
dimanche 1 novembre 2009
20:10
Merci Ignatius pour ce témoignage passionnant. On voit qu'il y a encore du boulot à faire avant d'espérer mettre en oeuvre localement.
— pym